La grande dame des lettres africaines: Aminata Sow Fall

Aminata Son Fall. Née à Saint-Louis (Sénégal) en 1941, la Sénégalaise est venue à la littérature tardivement, à son retour au pays natal au terme d’un long séjour d’études en France. Tout en poursuivant une carrière exigeante dans la fonction publique, elle a publié en 1976 son premier roman, Le Revenant. Un roman didactique dans lequel l’auteure dénonce le goût du lucre de ses concitoyens, la corruption omniprésente, ainsi que la trahison des valeurs familiales de solidarité et de compréhension.

C’est toutefois son second titre, La Grève des bàttu, paru trois ans plus tard, qui a fait connaître Sow Fall du grand public. Ce roman, qui témoigne d’une grande maturité d’analyse et de narration, raconte, en partant de faits réels, la révolte des mendiants de Dakar. Ceux-ci se mettent en grève, paralysant la vie et démontrant par la même occasion leur utilité sociale aux autorités, qui les traitaient comme des rebuts de la société.

Lors de la publication de ce livre au Sénégal, le refus de ses mendiants fictionnels d’être réduits à des « déchets humains » avait résonné fortement dans ce pays traditionnel où le rôle des hommes est lié à leur place dans la hiérarchie sociale. Le roman eut aussi beaucoup de succès à l’étranger, notamment en France où il avait été présélectionné pour le prix Goncourt 1979. Il n’obtiendra pas le prix, mais il s’est depuis imposé comme un classique de la littérature francophone. Traduit dans une dizaine de langues, il a même été adapté au cinéma par le Malien Cheikh Omar Sissoko sous le titre Bàttu, qui désigne en wolof la petite écuelle que tendent les mendiants pour recueillir les oboles.

Ecrivaine engagée, Aminata Sow Fall a aussi traité dans sa fiction de l’aliénation sociale, de la dictature, du métissage, de la détresse économique et de l’immigration. Des thématiques qui inscrivent l’œuvre de cette romancière hors pair dans la veine réaliste. Or le réalisme ne signifie pas pour elle « copier le réel ». « L’écrivain doit recomposer, recréer, ré-inventer le réel », a-t-elle souvent expliqué aux journalistes qui l’interrogent sur la pratique de son art.

Ni négritude ni féminisme

Dans ses professions de foi, Aminata Sow Fall s’est aussi signalée à l’attention en prenant ses distances par rapport à la négritude, qui a fortement influencé la littérature sénégalaise à ses débuts. Dans les années 1970, alors que le soleil de Senghor, le grand chantre de la négritude, brillait de toutes ses ardeurs dans le ciel du Sénégal, celle qui était encore une aspirante romancière se faisait remarquer en affirmant que la littérature africaine devait évoluer et dépasser le stade de la réhabilitation de l’homme noir. « Je pensais, se souvient-elle, que l’on devait pouvoir créer une littérature qui reflète simplement notre manière d’être, qui soit un miroir de notre âme et de notre culture. »

L’auteure de La Grève des bàttu est aussi l’un des premiers écrivains femmes de l’Afrique francophone. Avec Mariama Bâ, elle aussi sénégalaise et auteure de la célèbre Une si longue lettre, elles ont mis fin au long silence des femmes dans le champ littéraire francophone d’Afrique. Pour autant, Aminata Sow Fall ne s’est jamais présentée comme une romancière féministe obnubilée par les questions de la polygamie ou du patriarcat. La problématique de la condition féminine nourrit sa fiction, mais la romancière parle aussi des hommes, des puissants et des pauvres, des dérives sociales et religieuses. Et au-delà de la force des thématiques, il conviendra d’être sensible dans les livres d’Aminata Sow Fall à la modernité de l’écriture, qui puise parfois son inspiration dans les formes d’écriture traditionnelles, comme dans le roman Le Jujubier du patriarche où, derrière les réalités de la société moderne, résonne le chant épique des héros antiques.

Agée de 74 ans, Aminata Sow Fall est la doyenne des lettres sénégalaises, sans doute l’une des littératures les plus dynamiques et les plus inventives du continent noir. Ses représentants les plus emblématiques ont pour nom Ken Bugul, Sylvie Kande, Boubacar Boris Diop, Fatou Diome, Cheikh Hamidou Kane, Hamidou Dia, pour ne citer que ceux-là. A travers la personne et l’œuvre d’Aminata Sow Fall, le grand prix de la Francophonie distingue et illumine aujourd’hui tout le pan sénégalais de la littérature africaine.


* Lire les romans et les nouvelles d’Aminata Sow Fall : Le Revenant (NEA, 1976), La Grève des bàttu (NEA, 1979), L’Appel des arènes (NEA, 1982), L’Ex-Père de la nation (L’Harmattan, 1987), Le Jujubier du Patriarche (Khoudia, 1993), Douceurs du bercail (Khoudia, 1998), Sur le flanc gauche du Belem (Actes Sud, 2002), Festin de la détresse (Editions d’en bas, 2005)

L’empire du mensonge … Rien que le titre intrigue et donne envie d’en savoir plus.

« Jadis honni, vomi, dégradant, considéré comme la mère puante de toutes les formes de décadence morale, le mensonge, doucement, longuement, sûrement, s’est insidieusement ancré dans les habitudes (page 125) ».

Le mensonge fait tellement partie de nos mœurs qu’un ambassadeur, au soir de sa mission dans notre pays, remercie tous ceux qui ont concouru au bon déroulement de sa mission et regrette de devoir partir. Il loue le pays qui l’a accueilli durant toutes ces années, et magnifie la beauté de ses femmes, mais surtout des femmes… authentiques. Comme si celles-ci vivent dans un perpétuel mensonge en s’inventant une beauté dont elles sont loin, pénalisant les femmes qui ont conservé leurs attributs authentiques.

Piquée au vif, jusque dans sa chair de femme par les propos de l’ex-ambassadeur Borso mettra sur pied une pièce de théâtre intitulée « L’empire du mensonge ». Parce qu’elle est comme ça, Borso. Entière, vraie, dénuée de faux-semblants, croyant fermement en ces valeurs que lui ont inculqué Yaay Diodio et Mame Fara Diaw, ses nobles parents. Tout comme sa jumelle Yacine et leur amie d’enfance Coumba, elle avance dans ce grand tourbillon qu’est l’existence la tête haute et le regard braqué droit devant elle.

Avec Sada, le mari de Yacine, et ses amis Boly et Mignane, sans oublier Diéry, la mascotte du groupe, ils forment une bande de jeunes gens qui se disent la vérité en toute occasion, croyant fermement que l’honnêteté est une valeur indémodable. Raison pour laquelle lorsque Sada s’écarte un tant soit peu de ce chemin, sa bande d’amis n’hésite pas à le lui faire comprendre. Car son honorable aïeul Serigne Modou Waar est connu et reconnu pour son érudition, mais aussi pour sa droiture.

Sada grandira dans une petite bicoque à l’ombre des filaos près de la décharge publique, et épaulé par Taaw et leur père Mapaté Waar, se battra pour s’en sortir malgré les vicissitudes de l’existence et un mépris dû à ses origines modestes.

Aminata Sow Fall écrit encore une fois un roman magistral, dans son style bien à elle, fait de fluidité (j’ai lu livre en 24h!), d’un brin de philosophie à travers les expressions wolof qui parsèment l’ouvrage, mais aussi de leçons de vie. En nous dépeignant la trajectoire de Sada, obligé de revendre de la ferraille pour subsister, elle met en lumière les laissés pour compte, les « petites » gens qui font tellement partie de notre quotidien qu’on finit par ne plus les voir.

De plus, la soif de richesses, le désir des hommes de s’élever socialement en bradant au plus offrant honneur et dignité, sont autant de facteurs qui font que le mensonge s’est solidement ancré dans nos mœurs et l’auteure, avec « L’empire du mensonge », le (dé) montre avec brio.

L’empire du mensonge, à lire et à faire lire !

Bonne lecture !

 

 

Compilation réalisée par Lorena Lacaille.

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